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Animaux aquatiques en captivité (de l’Antiquité au XVIe siècle)

04 juin 2026 · 13h30 05 juin 2026 · 16h00

Colloque organisé dans le cadre du programme ICHTYA

Organisateur :

Centre de recherches archéologiques et historiques anciennes et médiévales (CRAHAM, UMR 6273)

Voir le site Organisateur

Lieu :

Caen · Campus 1 · Maison de la recherche en sciences humaines (MRSH) · Salle des Actes (SH-027)

Campus 1, Maison de la recherche en sciences humaines (MRSH), 1 Esplanade de la Paix
Caen, 14000 France
0231566200
Plus d’infos sur le Lieu

Coordination

Br. Gauvin (UMR Craham · Unicaen), Th. Buquet (UMR Craham · CNRS)

Présentation

L’objet du colloque concerne l’étude des moyens, méthodes et lieux de captivité des animaux aquatiques, et les interactions entre les espèces captives et les humains. Même s’il sera question bien évidemment de la gestion des viviers, le colloque n’a pas pour problématique principale l’alimentation humaine. Il s’agit ici d’envisager la captivité des animaux aquatiques de façon plus globale, en s’intéressant notamment à leurs conditions de vie.

L’historiographie s’est intéressée à l’aquaculture et aux viviers principalement à travers l’alimentation et la pêche, notamment pour le Moyen Âge. L’histoire des ménageries – encore assez peu étudiée et encore mal connue pour la période médiévale – a surtout privilégié l’étude de la captivité des grands quadrupèdes exotiques. Elle s’est beaucoup moins intéressée à la faune aviaire, mis à part les rapaces utilisés en fauconnerie. La captivité des animaux aquatiques n’a, quant à elle, pratiquement pas été étudiée dans le cadre des jardins et parcs animaliers d’apparat pour la période pré-moderne ; de même les conditions de l’élevage des poissons a peu intéressé les historiens des viviers – comme si l’on considérait que les animaux aquatiques, et surtout les poissons, ne faisaient pas réellement partie de la « ménagerie » ou plus largement de l’ensemble des animaux gardés dans l’entourage d’un prince, ou dans l’enceinte du château – pas plus que leur éventuel rôle dans ce cadre, au-delà de leur statut de réserve alimentaire.

Programme

Jeudi 4 juin

Après-midi : Archéologie antique et médiévale

13h30-14h00 : Accueil

14H00-14h15 : Mot d’accueil

14h15-15h15 : Xavier Lafon (IRAA (USR 3155), Aix-Marseille Université), « La pisciculture romaine : entre ambitions aristocratiques et réalités pratiques ».

Le monde romain n’est pas le premier dans l’Antiquité à avoir développé la pisciculture : les Egyptiens comme les Grecs ont eu assez largement recours à ces formes d’élevage. Mais c’est avec la fin de la République, essentiellement à partir de la deuxième moitié du IIe s. av. Jésus-Christ, que ces pratiques se développent, en particulier avec la naissance et le développement des villas maritimes. Celles-ci sont construites, au moins dans un premier temps, quasi exclusivement le long du littoral tyrrhénien, entre Civitavecchia au nord et le golfe de Naples au sud. Nous disposons à propos de ces pratiques d’un nombre significatif de textes des auteurs antiques dont la dominante est le plus souvent critique, qu’il s’agisse de décrire des pratiques considérées comme infantiles ou de dénoncer des dépenses de sommes folles pour créer puis entretenir ces installations. Mais ces auteurs nous fournissent également des indications relativement précises sur les installations elles-mêmes proposant même une véritable typologie, fondamentalement en fonction de la nature du littoral. La fin du Ier s. après J.-C., où cette littérature disparaît quasi intégralement, voit une réduction notable de nouvelles constructions désormais également présentes dans la partie occidentale de l’Empire.

Un examen des restes archéologiques conservés montre une réalité plus complexe où certes les excès ne sont pas absents mais où les réalisations plus modestes sont en nombre nettement plus important. Si la majorité des aménagements demeure maritime, des formes plus modestes existent également en milieu urbain. La chronologie que l’on peut tenter de proposer montre surtout que les plus anciennes installations n’étaient pas maritimes mais bien davantage terrestres. Cela permet en définitive de proposer une distinction essentielle entre pratiques d’élevages intensifs (dans des milieux très confinés) et pratiques d’élevage extensif dans des milieux plus ouverts comme des lagunes ou des étangs. La finalité d’installations aussi différentes est nécessairement diverse.

15h15-16h00 : Brice Ephrem (CReAAH, Université de Rennes), Enora Le Quéré (Université de Rouen), « Les techniques d’élevage des poissons en Méditerranée antique : réflexions sur les savoirs et les savoir-faire en « pisciculture » grâce au croisement des sources ».

La question de la captivité des poissons dans l’Antiquité a été abordée depuis une trentaine d’années au prisme des découvertes de viviers monumentaux dont l’architecture et les aménagements sur le littoral méditerranéen ont marqué le paysage archéologique, notamment en Italie. À partir de cette documentation archéologique, les synthèses menées plus récemment s’attachent à restituer les fluctuations eustatiques de la mer Méditerranée au cours des deux derniers millénaires. Du reste, si ces approches complémentaires abordent quelques techniques mises en œuvre pour la gestion de la ressource piscicole, les grandes étapes de la chaîne opératoire au regard de celles qui sont reconnues aujourd’hui pour la pisciculture contemporaine n’ont pas été définies ni étudiées en détail. Or, cette approche est nécessaire pour aborder les questions de la productivité et du poids économique de l’élevage de poissons dans l’Antiquité. De plus, les avantages et limites de telles pratiques en fonction de l’origine des espèces – marines ou d’eau douce – ne sont pas traités de manière conjointe.

Nous proposons dans cette communication de mener une première réflexion sur les techniques d’élevage dans l’Antiquité grâce au croisement des données linguistiques, historiques, archéologiques, ethnohistoriques, biologiques et géomorphologiques. L’étude de cas du Lac sacré de Délos, par exemple, illustre parfaitement les informations qui peuvent être recueillies grâce à cette approche pluridisciplinaire. Le Lac sacré était un écosystème créé et géré par l’administration pour le compte du sanctuaire hellénistique avec une maîtrise d’un grand nombre de techniques (sélection des espèces, acheminement, acclimatation, grossissement, affinage, alimentation, soin, contrôle des prédations, gestion saisonnière).

En se fondant sur le corpus le plus large possible des aménagements littoraux et continentaux connus dans le bassin méditerranéen, un essai de restitution des grandes phases de la chaîne opératoire et des techniques d’élevage sera mené et confronté aux données actuelles, autorisant une réflexion sur la terminologie à adopter pour définir cette activité. La pisciculture contemporaine telle qu’elle est définie par la FAO correspond-elle en tout point à l’activité menée par les populations antiques ? Ou bien est-ce que seules certaines phases étaient contrôlées ? Enfin, les pratiques et usages sociaux et économiques tenteront d’être déduits à l’aune des techniques connues dans l’Antiquité, dont une certaine maîtrise est aujourd’hui largement admise.

16h00-16h30 : Pause

16h30-17h15 : Gaël Piquès (CNRS, ASM-UMR5140), Nicolas Carayon (Ipso facto), Corinne Sanchez (CNRS, ASM-UMR5140), « Le vivier augustéen du Lac-de-Capelles (Port-la-Nautique, Narbonne) et ses poissons : un témoignage archéologique unique de fonctionnement et de gestion d’un vivier aristocratique dans le monde romain ».

Les fouilles du Lac de Capelles à Port-la-Nautique, entreprise dans le cadre du PCR sur les ports antiques de Narbonne, ont permis la découverte d’un vivier d’agrément exceptionnel d’époque augustéenne, classé monument historique en 2013. Implanté en bordure de l’étang saumâtre de Bages-Sigean, ce vivier d’une vaste villa maritima, se compose d’un bassin circulaire de 65m de diamètre, compartimenté, au centre duquel émerge un bâtiment quadrangulaire correspondant à un triclinium estival. Un bassin rectangulaire à abside cuvelé occupe la partie septentrionale du bâtiment central. Il a été comblé volontairement, vers 10 de notre ère, par la destruction de la superstructure monumentale piégeant ainsi les poissons qui s’y trouvaient. L’étude archéo-ichtyologique des restes de ces poissons montre qu’il s’agissait essentiellement d’espèce marines capturées sur les côtes rocheuses des environs. Leur acclimatation dans ce milieu saumâtre a pu se faire grâce à une régulation de la salinité et de la température de l’eau notamment par l’apport d’eau douce pour éviter la sur-salinité et ainsi reconstituer un environnement marin. Les poissons les plus représentées sont des murènes et trois espèces de poissons colorés de la famille des labridés. Sont présent également des anguilles qui devaient provenir de la lagune. Comme le préconise Columelle, des niches, de deux gabarits différents, étaient aménagées dans les parois des murs du vivier pour servir d’habitat aux murènes et aux Labridés, cela jusque près de la surface pour mieux observer ces poissons. Dans le triclinium, le propriétaire et ses convives pouvaient également, lors des repas, s’adonner à la pêche comme en témoigne la présence de plusieurs hameçons retrouvés au fond du bassin central.

Ce vivier d’agrément était aussi très certainement une source de revenu pour son propriétaire. Le choix des poissons élevés porte principalement sur des espèces qui étaient très prisées par les classes les plus riches, comme les murènes et les labridés dont des restes sont retrouvés parmi les déchets de consommation d’une riche domus de Narbonne, mais aussi à Nîmes et jusqu’à Lyon parmi les reliefs de banquet du pseudo-sanctuaire de Cybèle.

La division du vivier en trois compartiments autour du triclinium central a pu servir à répartir les poissons capturés en fonction de leur taille, le temps de leur croissance, avant de les vendre ou bien de les transvaser dans le bassin du triclinium. Du fait de l’absence de juvénile, il semblerait ne pas y avoir eu de reproduction. L’étude de l’ichtyofaune nous apportent également des informations sur la nourriture donnée aux poissons en l’occurrence des salaisons de sardines et d’aloses comme le recommandait Columelle. On notera enfin que ce type de vivier, d’une telle ampleur, est plutôt habituel de la côte italienne où il est associé aux villae maritimae de l’aristocratie tardo-républicaine et haute-impériale. Ainsi la présence de cette piscina à Narbonne suggère un lien avec l’un des plus importants personnages de la capitale de Gaule narbonnaise.

17h15-18h00 : Charles Viaut (Université Bretagne-Sud), « Au vivier du château : résidences élitaires, viviers et consommation de poissons d’élevage dans l’Aquitaine médiévale ».

La question des paysages castraux, présente depuis longtemps dans les préoccupations des archéologues du fait castral, intègre désormais de façon plus systématique la question de l’eau

et de ses usages défensifs, d’agrément ou alimentaires. L’Aquitaine, région ayant fait l’objet de nombreuses études portant à la fois sur l’architecture, l’archéologie castrale et les modes de vie élitaires, est un terrain particulièrement intéressant pour mettre en lumière les liens complexes existant entre l’affichage du pouvoir, les nécessités d’une alimentation contrainte par les normes religieuses, les processus de distinction sociale, et la présence de viviers et autres lieux d’élevage à usage vivrier. Les choix d’implantation des sites castraux sont, premièrement, révélateurs de critères intégrant la question des ressources aquatiques et de leur domestication.

Etangs castraux, douves, zones humides et cours d’eau aménagés sont, deuxièmement, autant d’expressions paysagères de la domination et des modes de vie des maîtres des châteaux, de l’époque carolingienne à la fin du quinzième siècle. Finalement, l’analyse fine de l’alimentation des sites castraux sur cette longue période tend à montrer la place fondamentale prise par le poisson issu de lieux de captivité dans le régime alimentaire, y compris de nouvelles espèces introduites précisément à cette fin.

Heures de Catherine de Clèves, New York, Pierpont Morgan Library, M. 917/945, f. 85r (Utrecht, vers 1440).
source : Pierpont Morgan Library

Vendredi 5 juin

Matin : Histoire médiévale, textes et images

8h45-9h00 : accueil

9h00-9h45 : Cécile Rochelois (ALTER, Université de Pau et pays de l’Adour), « Translater les piscines en français dans les années 1370 ».

Deux textes traduits à la demande de Charles V respectivement en 1372 et 1373 comprennent chacun un chapitre spécialement consacré aux piscines : il s’agit du Livre des propriétés des choses de Jean Corbechon et du  Livre des prouffitz champestres et ruraulx. Le contraste entre les deux chapitres est révélateur des différences de nature et d’intention entre les deux œuvres latines traduites : la première est l’encyclopédie du franciscain Barthélémy l’Anglais, le De proprietatibus rerum, achevée entre 1230 et 1240, et la seconde le traité d’agronomie de Pietro de Crescenzi, rédigé au tout début du XIVe siècle, leRuralium commodorum opus. Après avoir situé le discours sur les piscines dans le contexte de ces deux œuvres savantes, nous commenterons les connaissances exposées, en nous intéressant notamment à la place accordée aux diverses espèces aquatiques citées, de la sardine à la baleine, en passant par le brochet et la loutre. Nous nous demanderons aussi dans quelle mesure ces textes expriment une préoccupation pour la protection et le bien-être des poissons. Nous chercherons ensuite à mettre au jour le travail accompli par les traducteurs de la cour de Charles V, ainsi que par les copistes puis les premiers éditeurs qui ont permis la circulation de ces textes pendant plusieurs siècles, pour transmettre en français ce savoir sur les piscines, notamment lorsqu’il s’agit de rendre compte de la construction ou de l’exploitation de ce que nous appelons aujourd’hui des viviers. Que révèlent leurs choix lexicaux sur leur rapport avec les dispositifs techniques décrits ? Sont-ils conservateurs, proches des sources latines, ou témoignent-ils d’une précision et d’une créativité révélatrices d’un savoir vivant ? Quelles relations sémantiques les lexèmes piscines, étangs, fosses ou viviers entretiennent-ils dans ces textes et plus généralement en moyen français ? Se posera alors aussi la question de l’actualité de ces savoirs par rapport aux pratiques contemporaines.

9h45-10h30 : Christophe Cloquier (Bibliothèque centrale du service de santé des armées, chercheur associé au LAMOP) : « Garder les poissons dulçaquicoles en vie dans des huches : une possibilité autre que les viviers dans le bassin de la Somme du XIIIe au XVIe siècle ».

Afin de suivre les règles alimentaires imposées par l’Église, les populations ecclésiastiques et laïques devaient respecter les 146 jours « maigres », répartis sur l’année. Avec la pêche et la pisciculture, elles s’approvisionnaient en poissons frais qu’elles pouvaient conserver par fumaison, salaison ou séchage mais elles gardaient également de grandes quantités de poissons en vie, en milieu rural comme en milieu urbain…

En effet, les poissons de conserve ne furent pas les seules possibilités d’approvisionnement en dehors des jours et périodes de pêche ; plusieurs ordonnances royales interdisant les captures durant les phases de reproduction mais également le dimanche ou la nuit. Des poissons, capturés avec des engins non létaux, pouvaient alors être gardés en vie dans des bassins, étangs ou viviers, principalement construits ou établis pour des seigneurs ecclésiastiques ou laïcs, en milieu alluvial. Ils pouvaient également être gardés dans des huches en bois, immergés dans les cours d’eau au plus près des lieux de pêche, notamment en milieu rural, ou des lieux de consommation, majoritairement en milieu urbain. Dans ce cas, ils pouvaient être prélevés et choisis, à la demande, soit à l’unité ou en quantités avec une simple épuisette.

Si les sources archéologiques sont extrêmement rares pour ces aménagements, constructions et équipements alluviaux et fluviaux, les sources documentaires sont, en revanche, assez nombreuses, fournies et explicites pour apprécier les pratiques et usages dès le XIIIe siècle. Toutefois, si ces sources ne décrivent pas les huches à poissons, elles permettent, en revanche, de les localiser, de les associer à un seigneur ou un poissonnier d’eau douce et surtout d’en connaitre le contenu, à savoir plusieurs dizaines ou centaines d’anguilles (Anguilla anguila), de brochets (Esox lucius) ou de carpes (Cyprinus carpio) au travers des accords et transactions, du XIIIe au XVe siècle, puis des inventaires après décès, à partir du XVIe siècle.

10h30-11h00 : Pause

11h00-11h45 : Danièle Alexandre-Bidon (CRAHAM), « Heureux comme un poisson dans l’eau. Étangs aménagés et viviers dans l’enluminure, la gravure et la peinture du XIIe au XVIe siècle ».

Dès le XIIIe siècle, le paysage hydrographique s’impose dans l’enluminure. Dès lors que se diffuse la peinture de paysage, étangs et viviers sont inclus dans la représentation des campagnes, souvent associés à des habitats élitaires : le vivier est un signe du pouvoir seigneurial, de même que canarderies et héronnières qui font l’objet d’images dès le XIVe siècle. Pour garantir un approvisionnement en toutes circonstances, les traités militaires illustrés conseillent aussi l’empoissonnement des fossés de châteaux ; dans le cas des plans d’eau accueillant les résidences seigneuriales de la fin du XVe siècle, des espaces délimités par des piquets révèlent une activité piscicole de proximité. Un corpus de 80 représentations s’échelonnant entre XIIe et XVIe siècle inclus, dont 60 antérieures à 1500, permettra d’examiner quels types de structures les artistes ont choisi de représenter, leurs formes, leurs fonctions, leurs aménagements (margelles, escaliers, clôtures), leur implantation (devant une cuisine ou près d’un jardin, bois, moulin ou colombier seigneuriaux…), sans oublier leur écosystème : oiseaux, batraciens, insectes et plantes aquatiques (roseau, iris d’eau, lotus – vers 1415 – et nénuphar – vers 1510), qui participent du biotope des poissons.

Grâce au contexte littéraire, les images délivrent aussi des informations lexicales, confirmant le caractère imprécis du vocabulaire du vivier : « piscina » désigne le vivier sur le plan enluminé de l’abbaye de Cantorbéry au XIIe siècle, ce qui invite à interpréter comme tel certaines des piscines probatiques des bibles historiées. « Étang » et « lac » désignent des viviers rectangulaires ou circulaires. « Palu » s’applique aux plans d’eau marécageux proches du château, qui constituent non seulement des viviers naturels, mais aussi des espaces récréatifs aménagés pour la chasse aux oiseaux aquatiques. De cette diversité de termes témoignent encore les plans d’abbaye du XVIIe siècle : le Monasticon Gallicanum désigne les viviers non seulement sous l’appellation de « vivaria », mais aussi de « stagnum », « aquarium », « aquatorium », voire « seclusorium piscium »…

Pour finir, on se demandera de quoi de telles images rendent compte : d’une sensibilité accrue des artistes et de leurs commanditaires aux changements climatiques qui imposent la maîtrise de l’eau et provoquent des transformations du paysage ? L’intérêt pour les représentations de moulins à pêcheries et de viviers s’accroît dans les années 1450-1470. Quant aux années 1500-1540, elles témoignent d’une perception nouvelle des milieux humides : les plans d’eau sont appréciés pour leur esthétique, comme le montrent le goût pictural pour les reflets en miroir et l’intérêt naturaliste pour les espèces et les plantes aquatiques.

Aux enluminures va succéder la peinture sur bois, où des viviers surdimensionnés alimentent en eau les activités désormais industrielles (forges, briqueteries) et où les étangs, mis en assec et en herbes, s’affichent comme une ressource agronomique essentielle. Maîtrise de l’eau et richesse économique constituent deux des raisons de leur omniprésence dans la peinture hollandaise, même si, le plus souvent, ce n’est qu’en arrière-plan…

12h00-13h30 : repas

Après-midi

D’Orient en Occident

13h30-14h15 : Nicolas Payen (UMR 8169, Sorbonne Université), « La pisciculture dans l’Orient musulman médiéval à travers la jurisprudence ».

En Islam médiéval, les animaux aquatiques sont comparativement moins mentionnés, dans les sources textuelles, que les autres êtres vivants. Si la pisciculture est peu évoquée dans les textes zoographiques, le corpus d’opinions juridiques (fiqh) ne manque pas d’y faire allusion, encore qu’elle apparaisse davantage chez les auteurs irakiens, quelles que soient leurs obédiences juridiques, que chez les Médinois, ce qui reflète les préoccupations de leurs sociétés respectives. Il s’agira, dans cet exposé, de donner un aperçu de l’encadrement juridique de la pisciculture, en mettant en avant les divergences d’opinions entre les juristes, et en tentant, autant que faire se peut, de les ancrer dans des réalités historiques.

Dans un système islamique où les terres ne peuvent être privatisées que par leur mise en valeur et où les étendues d’eau sont reconnues comme un bien commun, l’activité piscicole devient vite suspecte et doit satisfaire un certain nombre de conditions pour être reconnue légitime. Les juristes interrogent les caractéristiques du bassin piscicole pour déterminer les droits de son exploitant. En effet, si un bassin est très grand et qu’il est nécessaire de recourir à la pêche pour capturer des poissons, est-il licite d’en vendre avant de les avoir pêchés ? Si l’on creuse un bassin et qu’une crue y amène du gibier, en est-on propriétaire, ou cela est-il conditionné à la manifestation d’une volonté d’établir dans ledit bassin une activité piscicole ? L’obstruction d’une arrivée d’eau pour piéger des poissons est-elle analogue à un largage dans un bassin préalablement délimité ? Toutes ces questions, posées par les juristes, témoignent d’une réflexion sur l’encadrement de l’activité piscicole en terres d’Islam.

Si celle-ci est évidemment un moyen de maîtriser la production et de réduire l’incertitude de la pêche, elle permet également de proposer à la consommation des espèces aquatiques qui seraient autrement considérées impures. L’élevage en bassin peut ainsi devenir une étape nécessaire à la purification de créatures capturées en milieu naturel. En les maintenant en captivité, on s’assure que leur alimentation est saine et donc qu’elles sont licites à la consommation. La pisciculture est ainsi présentée par certains juristes comme une activité potentiellement salutaire, ce qui montre que le scepticisme qui l’entoure porte moins sur son intérêt intrinsèque que sur les aspirations des acteurs sociaux qui prétendent s’y adonner.

14h15-15h00 : Jiri Jakl (Institute of Southeast Asian Studies, Kyoto and the Palacky University, Czech Republic), « Royal aquaria and sacred ponds in Buddhist and Shaiva temples in premodern Java and Cambodia (before 1500 CE) »

This paper is part of my project focused on wild, tamed, and domesticated animals in pre-Islamic (8-15th c. CE), and early Islamic (16-18th c. CE) Java, Indonesia. There were menageries and collections of tamed and wild animals in Java by the 9th century CE when the textual record in Old Javanese language allows us at least some insight into the royal and princely practice of keeping tamed monkeys (crab-eating macaque, the Javan lutung), and captive tigers, leopards, tapirs, and wild buffaloes, which were part of a tribute and diplomatic gifts exchanged between Java and other parts of Southeast Asia and beyond. By the 12th century CE, there were also pleasure gardens inhabited mostly by tamed birds and the Java mouse deer (Tragulus javanicus), the smallest ungulate and an endemic species of Java, which is only the size of rabbit when it reaches maturity. By the 14th century CE, the textual evidence suggests there were stables of imported camels used for the royal pomp, and caged lions.

Probably not surprisingly for the largest archipelago state in the world, in premodern Indonesia there were also collections of fish, including some very large specimens, kept in masonry or brick ponds. The first such structures date to the 11th or 12th century CE. In addition to these royal “aquaria”, large Buddhist temples had sacred ponds teeming with fish, and some of the Shaiva Hindu temples had collections of fish and crabs kept in large ceramic vats, a sort of premodern aquaria. Scholars have also suggested that similar establishments (so-called “royal aquaria”) were known in the 12th-century Cambodia. The king Jayavarman VII (r. 1181-ca. 1218 CE) has even been called the first Southeast Asian “naturalist and conservationist” (Roberts 2002:192), though his keen interest in establishing royal aquaria was, it seems to me, based mostly on the religious tenets of Buddhism of non-violence towards animals, including fish.

In my presentation I will present textual sources in Old Javanese language (and some in Old Khmer) pertaining to the collections of fish and crabs in premodern Java and Cambodia (before 1500 CE), and read them against the iconographical, material, and osteological evidence available to us at this moment.

15h00-15h45 : Thierry Buquet (CRAHAM), « Quelle place pour les viviers et les animaux aquatiques dans les “ménageries” médiévales ? »

L’histoire des ménageries médiévales reste encore largement à écrire. Dans ce cadre, le terme même de « ménagerie » n’a pas été clairement défini ni étudié. Selon les usages modernes de ce mot (apparu aux XVIe-XVIIe siècles), il peut recouvrir à la fois les lieux de captivité, la collection zoologique (l’ensemble des animaux gardés), et les activités liées à la captivité (garde, nourrissage, soins, entretien des cages et enclos, etc.). Aucun terme équivalent n’est utilisé à la période médiévale – le lexique très varié et parfois équivoque n’y désigne que les espaces de captivité. La ménagerie médiévale semble être composée de divers lieux, entre enclos, cages, fossés, jardins d’agrément, parcs et réserves de chasse, volières, viviers, étangs et bassins. Et la ménagerie d’un prince se trouve elle-même souvent partagée entre plusieurs lieux de résidence. À cet éclatement apparent, il faut aussi ajouter un aspect peu étudié, celui de la différence entre la captivité d’animaux d’apparat (mammifères sauvages ou exotiques, oiseaux divers) et celle d’espèces plus « utilitaires ». Dans un cadre cynégétique, le prince gère à la fois des espèces chassées (cervidés, sangliers, etc.) et des auxiliaires de capture (chiens, faucons et même des guépards ou autres félins). Certaines des espèces « cynégétiques » se trouvent aussi être des animaux rares et exotiques, comme le daim, le guépard ou le faucon gerfaut des régions polaires.

Les viviers et les animaux aquatiques qu’ils conservent tiennent à la fois un rôle utilitaire et un rôle d’apparat ; une chronique médiévale du règne de Frédéric Barberousse explique qu’un étang d’une résidence impériale abrite toutes sortes de poissons et d’oiseaux, qui sont présentés autant pour le plaisir des yeux que des papilles. Les souverains semblent également être soucieux de présenter une grande variété d’animaux aquatiques, à la fois par la diversité des espèces et par leurs origines parfois lointaines, comme le relate un chroniqueur du règne de Roger II de Sicile. Dans cet exemple, la fonction « décorative » et le regroupement d’une collection zoologique variée semblerait presque prendre le pas sur l’usage des bassins et viviers pour l’alimentation.

Les viviers nécessitaient une surveillance particulière, les poissons pouvant être la proie d’oiseaux. Mais comme ceux-ci, tels les hérons ou les grues, étaient des proies recherchées pour la fauconnerie, on pouvait tolérer leur présence aux abords des bassins, ainsi que le rapporte Conrad von Megenberg au XIVe siècle.

La communication, qui se basera principalement sur les textes (chroniques, techniques et archivistiques), se propose donc d’évaluer la place des viviers au sein des collections zoologiques des ménageries, en relation avec les autres espaces dédiés aux animaux terrestres ou aux oiseaux, et de tenter de faire la part entre usage fonctionnel lié à l’alimentation et usage décoratif d’apparat.

15h45 : mot de conclusion

16h : fin du colloque

Illustration : Avignon, Palais des papes, Chambre du Cerf (fresque, XIVe s.)